Le piège du compteur "jours sans accident"
- Ingrid Franssen
- il y a 2 jours
- 2 min de lecture

Les intentions ne produisent pas toujours les comportements que l'on espère.
C'est particulièrement vrai en matière de sécurité. Dans de nombreuses entreprises, un écran affiche fièrement le nombre de jours sans accident. L'objectif est clair : rappeler que la sécurité est une priorité et valoriser les efforts de chacun.
Pourtant, cette pratique pose une question rarement abordée.
Et si ce type d'affichage encourageait, sans le vouloir, certains comportements à risque ?
En communication, ce n'est pas uniquement ce que l'on veut dire qui compte. C'est surtout ce que les autres retiennent.
Or, lorsqu'un compteur devient l'indicateur principal, le cerveau comprend rapidement ce qui est valorisé : maintenir le compteur le plus longtemps possible.
Le problème n'est donc pas le panneau lui-même.
Le problème est le message implicite qu'il peut transmettre.
Dans certaines organisations, cela peut conduire à des effets paradoxaux :
un quasi-accident qui n'est pas déclaré ;
une blessure légère minimisée ;
un collaborateur qui hésite à signaler un risque pour ne pas être celui qui remettra le compteur à zéro.
Ces comportements ne sont pas liés à un manque de professionnalisme. Ils sont souvent la conséquence d'un système de reconnaissance qui met davantage en avant l'absence d'accident que la détection des risques.
C'est précisément ce que rappellent plusieurs chercheurs en sécurité.
James Reason, à travers son modèle du « fromage suisse », montre que les accidents sont rarement dus à une seule erreur mais à l'alignement de plusieurs failles. Plus ces failles sont identifiées tôt, plus elles peuvent être corrigées.
Sidney Dekker défend quant à lui une approche où chaque incident constitue une source d'apprentissage plutôt qu'un échec à masquer.
Enfin, les travaux d'Amy Edmondson sur la sécurité psychologique démontrent que les équipes les plus performantes ne sont pas celles qui font le moins d'erreurs. Ce sont celles où chacun ose signaler une erreur, un doute ou un risque sans craindre les conséquences.
La véritable question n'est donc peut-être pas :
« Depuis combien de jours n'avons-nous pas eu d'accident ? »
Mais plutôt :
Combien de situations dangereuses avons-nous détectées cette semaine ?
Combien de collaborateurs ont osé signaler un risque ?
Qu'avons-nous appris ?
Qu'avons-nous modifié pour éviter que cela se reproduise ?
Ce simple changement d'indicateur modifie profondément la culture de sécurité.
On ne célèbre plus seulement l'absence d'accident.
On valorise la vigilance.
On récompense la remontée d'information.
On apprend avant que l'accident ne survienne.
Au fond, les indicateurs ne sont jamais neutres.
Ils disent à vos équipes ce qui est vraiment important.
Et c'est souvent ce message-là qui façonne les comportements.
La sécurité ne progresse pas grâce aux compteurs. Elle progresse grâce à ce que les compteurs choisissent de rendre important. L'apprentissage de la communication commence avant la diffusion des messages.
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